Pain rompu pour un monde nouveau
« La vraie formation artistique, écrivait Hergé, comprend d’abord la formation morale de l’artiste. L’artiste a une très grande responsabilité dans ses œuvres et avant de produire, il doit commencer par former sa vie, une vie exemplaire à tout point de vue. Parce qu’un artiste exprime dans ses œuvres un idéal qui est le sien. »
Je ne suis pas entièrement d’accord avec Hergé, mais ce qu’il écrivait au sujet de la formation artistique est une bonne introduction à ce que je voudrais exprimer au sujet de la nourriture spirituelle.
Nourrir son esprit / sa sensibilité est un des exercices les plus exigeants et les plus importants de la création artistique. Et, en ce sens, je rejoins Hergé sur l’idée que cette « formation » spirituelle est la vraie formation de l’artiste. C’est à mon avis ce qui distingue un artiste d’un technicien ou d’un artisan. Un artiste ne maîtrise pas seulement un savoir-faire, une technique plus ou moins complexe et perfectionnée. Il essaie de transmettre au travers de son art (savoir-faire) un « idéal qui est le sien ». Il me semble que tous les artistes naissent d’abord « artisans », et qu’aucune école d’art, même la plus prestigieuse, ne peut former des « artistes »… sauf si l’on réduit la formation spirituelle de l’artiste à une formation morale comme le propose Hergé.
Mais la morale est une affaire bien trop sociale pour être suffisante à l’esprit artistique. La nourriture spirituelle de l’artiste ne doit pas reposer sur une morale, qu’elle soit sociale, religieuse, familiale, politique, économique, etc. Cette formation (ou nourriture) spirituelle doit tendre à la philosophie qui, contrairement à la morale, n’apporte pas de réponse à tout et une ligne de conduite à respecter, mais plutôt des questions sur tout et un éventail de possibilités. L’immoralité (possible) de l’esprit de l’artiste est bien sûr un danger pour la société. Mais, si l’artiste ne doit pas nécessairement faire preuve d’immoralité pour être artiste, celui qui craint d’être immoral en quoi que ce soit est simplement un technicien.
Je ne suis donc pas d’accord avec Hergé quand il estime que la vie de l’artiste doit être « exemplaire en tout point de vue ». Pour moi, l’artiste n’a pas non plus de « responsabilité dans ses œuvres » si ce n’est vis-à-vis de lui-même et de l’idéal qu’il s’est librement fixé. On ne devient pas artiste pour plaire à tel ou tel, ou pour exprimer le point de vue de telle ou telle faction. L’artiste n’est ni un porte-drapeau, ni un militant. C’est un être essentiellement solitaire et unique.
Pour le devenir, il doit nourrir son esprit.
Frotter sa cervelle à la cervelle d’autrui. Et tirer de cette confrontation la « substantifique moelle » qui permet de poser la question avec plus de profondeur encore.
La création artistique est un cri de soif, de joie, de douleur et d’accomplissement. Etre artiste ne naît pas d’un choix arbitraire. Une nécessité impérieuse préside à ce choix, pousse à l’accomplir et à tendre vers ce quelque chose d’(in)accessible qui constitue la vérité personnelle de soi-même.
La création nécessite de rompre le pain préparé par ceux qui nous ont précédé pour en faire émerger un monde nouveau.
Pour créer, nous avons besoin de nous nourrir de ce qui fut créé avant nous, de cette musique et de cette peinture, de ces livres et de ces sculptures, mais aussi de la vie du monde qui nous entoure, de ses mystères, de ses beautés, de ses vertiges. Nous devons nous nourrir de tout cela. Le rompre comme un pain ou le laisser mourir, pourrir et germer comme une graine. Le laisser décanter en nous.
Qu’importe que la société, ou l’esprit du temps, soit, ou ne soit pas, en accord avec ce monde nouveau. Il suffit pour créer d’être honnête spirituellement avec soi-même, et d’aller jusqu’au bout de cette honnêteté…
bruits de jungle